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Nuit Sans Lune
La migration saisonnière des bisons, au travers des vastes prairies de l’Amérique du Nord, s’annonçait déjà par un lointain nuage de poussière. Il était temps pour les Cheyennes d’entamer la danse de l’aurochs et ils se mirent à mimer, au rythme frénétique des tam-tams et des chants amérindiens, les gestes qu’ils allaient bientôt accomplir durant leur chasse périlleuse. Le chaman veillait de son regard perçant, semblable à celui de l’aigle, au bon déroulement de la cérémonie. Il donnait l’impression de dominer la vie tant ses yeux se montraient pénétrants et sa magie, efficace et légendaire. Dressé avec fierté à ses côtés, l’Indien n’était autre que le chef de la tribu dont la coiffe, ornée de plumes d’aigle, lui procurait le respect et l’admiration des siens, comme le loup dominant dans sa meute. Ce nouveau printemps présageait une battue prometteuse mais également mortelle, le brouillard de particules de terre sèche se montrait beaucoup plus dense que les autres années et avançait dans une précipitation exceptionnelle. Le nombre de bovidés devait être élevé et entraîné dans une course folle que rien ne semblait pouvoir arrêter. Lorsque la danse rituelle s’acheva, sous les lueurs naissantes d’un soleil rouge, le chef indien monta son superbe étalon dont la robe noire aux reflets bleutés, scintillait déjà sous la lumière blafarde. L’homme s’équipa de son arc, de son carquois de flèches et de sa lance. Dans un cri de guerre, accompagné d’un geste vif de la main, il invita les autres guerriers à se préparer pour la chevauchée. Il traversa le village, au rythme des pas de Nuit Sans Lune et fixa son fils d’un regard mêlé de douceur et d’autorité. — Kanha, durant mon absence tu veilleras sur ta mère et tes jeunes frères. — Oui, père. — A bientôt fils, et sois patient. — Oui, je serai confiant. — Bien fils, je sais que je peux compter sur ta bienveillance. Kanha se sentit submergé par un flot de sentiments contradictoires, entre la fièrté d’être le fils de cet homme dont la force de l’âme du corps et de l’esprit filtrait au travers des pores de sa peau et la crainte de le perdre à jamais. Le Cheyennes se dirigea à l’orée du hameau de tipis et attendit que les cavaliers le rejoignent afin de former un cercle parfait autour de lui. Les vieillards, femmes et enfants observaient de leurs yeux emplis d’admiration, ce rassemblement qui n’avait lieu qu’une fois par ans et espéraient, en silence, au retour de chacun d’eux. Suite à un simple coup de rein, Nuit Sans Lune s’élança dans un galop effréné, majestueux et puissant. L’étalon et le Cheyenne se retrouvaient dans une osmose totale, une symbiose indivisible. Leurs mouvements s’unissaient dans une harmonie parfaite. Ils ne formaient plus qu’un seul être, galopant aux pieds des prestigieuses montagnes rocheuses. Lorsque les hommes et leur monture atteignirent le chemin que le troupeau de bovidés allait emprunter, un silence de glace se figea autour d’eux. Les Indiens et leurs chevaux semblaient se réunirent dans une méditation profonde. Un grondement sourd les extirpa de leur léthargie. Les bêtes, qu’ils allaient bientôt encercler, approchaient dans une cohue emportée. Le résonnement de leurs pas lourds faisait trembler le sol poussiéreux. Nuit Sans Lune poussa en hennissement d’impatience. Lorsque les bisons se mirent à déferler devant eux, les Cheyennes s’élancèrent à leur poursuite et les firent tournoyer dans une course folle. Nuit Sans Lune put enfin déployer la puissance de tout son corps. Les flèches et les lances, dans une vitesse surprenante et une précision sans faille, atteignaient sans détours les bisons qui s’affalaient l’un après l’autre. Tout à coup, Nuit Sans Lune fit une ruade, comme s’il voulait prévenir son cavalier d’un danger qu’il ne semblait percevoir. L’homme aperçu un mâle d’une corpulence énorme, préparer sa charge. Une écume blanchâtre et épaisse jaillissait de sa gueule. Le chef des Cheyennes eut à peine le temps de le viser de sa lance que l’amas de muscle percuta le flanc de Nuit Sans Lune qui s’écroula dans un hennissement de douleur. L’Indien s’allongea à ses côtés, au risque de se faire écraser par les bisons en furie, tant sa peine était insurmontable. L’homme et le cheval se regardèrent dans les yeux. Ils comprirent tous les deux que ce regard partagé était un adieu et que leurs grandes chevauchées dans les vastes plaines prenaient fin. Lorsque Nuit Sans Lune rendit son dernier souffle, l’Indien se sentit projeter dans son enfance comme si son cheval l’y invitait. Il se revit chevaucher le jeune poulain à la robe d’un noir si pur et au regard si profond. Il se souvint de cette incroyable sensation de liberté qui l’avait envahi au cours de leur première escapade. Une impression de bien être absolu vint s’emparer, ce jour-là, de ses sens en effervescence. Au bout de ses doigts, il ressentit ses premières sensations fortes lorsqu’il caressa son crin pour la première fois. Sa crinière épaisse, aussi noire que sa robe, reflétait les rayons d’un soleil ardent. Il perçut aussi l’immense confiance qui les dominait lorsqu’ils se fixèrent des yeux, pour la première fois. Une complicité naquit entre ces deux êtres si différents mais qui se rapprochaient par l’innocence. Leurs âmes s’unirent dans un espace qui n’appartenait qu’à eux. L’enfant et le poulain avaient grandi ensemble dans un respect si limpide qu’aucun homme ne pourra jamais connaître. Dans la mort, Nuit Sans Lune voulait que ces souvenirs si beaux remplacent la tristesse profonde de l’homme et semblait ainsi le remercier d’avoir été tant aimé. Lorsque l’amas de poussière se dissipa, les corps des bêtes abattues apparurent, gisant dans des bains de sang. Il n’y avait aucune perte humaine. La vie avait quitté Nuit Sans Lune, qui dans sa solitude, gagnait le monde invisible des esprits. Le chef de la tribu rentra, le cœur blessé, transpercé par une lame aiguisée de désarroi. Il se dirigea auprès d’une jument au ventre alourdit, qu’il caressa de ses mains tremblantes, dans un mouvement de tendresse débordante. Le poulain se mit à bouger, réagissant à ce frôlement d’amour et de respect. L’homme savait qu’il était le fruit de la chair de Nuit Sans Lune et se promit de l’aimer à travers lui.
Lorsque la jument mit bas, la pleine lune éclairait les vastes étendues fertiles et semblait l’accompagner dans sa souffrance. L’âme meurtrie du Cheyenne se remit à scintiller et une lumière intense vint illuminer ses yeux ternis par la mort. Au travers du jeune poulain ; il crut reconnaître l’image de Nuit Sans Lune. Sa robe, aussi noire que le geai, reflétait la clarté de la lune dans un miroitement bleuté. Il s’approcha de lui et le caressa d’une main hésitante, le poulain le lécha comme pour le rassurer. Un geste d’affection et de reconnaissance que seul son étalon perdu avait l’habitude de faire. Le chef de la tribu des nobles Cheyennes le prénomma Lune Noire et le présenta à son fils aîné. C’était une nuit sans lune, mais tout là-haut dans la voix lacté, une nouvelle étoile brillait à jamais et les deux êtres, si différents l’un de l’autre, se rapprochèrent dans un élan d’amour éternel…
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| Nuit sans lune |
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