Les hululements d’antan

 

 Le vieil homme errait, comme tous les soirs, dans les bas quartiers de Bruxelles et observait les peupliers dénudés qui, recouverts de givres, prenaient les allures cristallines de la pureté. Une clarté qu’il percevait à peine tant ses pensées noircies par la déchéance humaine effaçaient les couleurs des saisons. Vêtu d’un manteau élimé, l’homme marchait d’un pas rapide, évitant ainsi la froideur  de l’hiver qui lui meurtrissait la peau. Il n’était plus que l’ombre de lui-même, distinguant faiblement le bruit de ses foulées pourtant précipitées sur la neige durcie par le piétinement des autres, ceux qui recevaient encore. Le vieillard était devenu le mendiant des faubourgs, malgré lui, un être marginal qui ne possédait plus que des souvenirs d’une vie qui ne se conjuguait plus qu’au passé.

Fatigué, il s’affala sur le premier banc public qu’il rencontra et s’y installa pour reprendre un peu de force. Un silence d’outre-tombe envahissait la cité, recouvrant les clameurs des tapages habituels de la nuit. L’homme se mit à observer la pleine lune dont la lueur intense projetait autour de lui des nimbes bleutés qui le figèrent d’effroi. Son sentiment de solitude s’accentua, lui transperçant le corps d’une douleur glaciale. Son souffle devint court, saccadé et rauque. L’angoisse lui serrait les entrailles, provoquant l’écoulement d’une sueur abondante et épaisse sur son front creusé par des rides profondes.

Tout à coup, un cri étrange, lugubre, vint transpercer le silence et le froid. Le vieillard se retourna en sursaut, s’assit et s’adossa  au boisage de son lit de fortune. La respiration sifflante, il considéra l’espace qui l’entourait mais ne vit que le blanc de l'engourdissement. Il resta de marbre pendant de longues minutes qui lui semblèrent interminables avant de saisir de nouveau l’appel macabre. Effrayé, l’homme se leva d’un bond et, telle une statue de plomb, se solidifia.

Les hululements se firent de plus en plus pressés, de plus en plus rapprochés. Le vagabond sentit battre son cœur en arythmie dans ses tempes endolories et s’écroula à même le sol. La chouette Effraie s’avança vers lui et  recouvrit le visage d’albâtre de ses ailes blanches tachetées de noir. Une sensation de joie, de bien-être étrange vint envahir le vieil homme qui revint curieusement à la vie. L’oiseau de nuit le fixait de ses yeux d’un jaune flamboyant, un regard pénétrant dont il ne put se détacher. Ses angoisses disparurent subitement,  estima le rapace comme si celui-ci avait toujours été à ses côtés et d’une main tremblante, lui caressa les rémiges de la vie.

Lorsqu’il se releva, la chouette vint se poser sur son épaule et d’un pas hésitant, l’entraîna dans son logis constitué d’une simple paillasse défoncée. Il enflamma la mèche d’une bougie presque usée et la déposa sur le béton humide. L’oiseau de proie semblait épier le moindre de ses gestes et lorsque le pauvre homme sombra dans un sommeil paradoxal, elle prit son envol dans une nuit devenue noir obscur.

 

L’aurore s’annonça grise, parsemé de flocons de neiges qui s’écrasaient sur les premiers obstacles qu’ils rencontraient. L’homme se réveilla en sursaut, regarda autour de lui mais ne vit que le vide. L’oiseau avait disparu. Il se dit simplement qu’il avait dû rêver mais la bougie lui parut pourtant étrange. Elle brûlait encore malgré l’absence de cire. Que c’était-il donc passé au clair de lune ?

D’un geste lent, il s’extirpa difficilement de sa couche et sortit dans la venelle aux pavés disloqués, celle des bâtiments délabrés et abandonnés aux chiens errants, aux exclus de la société, comme lui. Il se dirigea, comme chaque matin, vers la gare du Nord ou il s’assit à même le sol, sous les regards écoeurés ou indifférents des voyageurs et resta dans la même position jusqu’au soir, fixant d’un regard blasé le gobelet en plastique resté aride.

L’indigent, dépourvu d’espoir, s’en retourna dans son logement vicié, un goût amer dans la gorge et la nausée au bord des lèvres. Il ne désirait plus qu’une seule chose, s’envoler au-delà des océans et des montagnes et disparaître de cette terre à tout jamais. Lorsqu’il arriva à l’entrée de la ruelle, il entendit d’étranges hululements provenir de son logis mais lorsqu’il y pénétra, la chouette Effraie ne s’y montra pas. Le vieillard croyait devenir fou mais une lueur étrange aux reflets mordorés provenant de la bougie pourtant consumée éclairait le mur effrité par l’humidité. L’homme, éperdu, s’en approcha timidement et l’effleura de ses doigts maigres. La cloison était devenue étrangement chaude et sèche. Il aperçut un dessin dont il suivit les contours des yeux et y distingua l’image d’une chouette, tel un hiéroglyphe dessiné par les habitants de l’ancienne Egypte. Il s’agenouilla devant la représentation étrange et se sentit attiré vers elle, comme si elle l’appelait.

  Il eut alors l’étrange impression d’être transporté par des serres qui semblaient défier le temps et des ailes qui lui procurèrent une étrange sensation de légèreté. Il partait ainsi vers un passé lointain, un antan et un lieu où la chouette n’était pas un oiseau de mauvais augure, mais un symbole, celui de la lettre « m ».

Il se retrouva dans la vallée du Nil, au temps des pharaons. Il venait de quitter à tout jamais la terre de sa déchéance pour retrouver celle de ses ancêtres.

Le vieillard, Maanitef,  était le descendant d’une divinité qui veillait sur les défunts. Son nom, présent dans tous les sarcophages, devint éternel et la chouette Effraie, sa compagne pour l’éternité.

 

Les hululements d'antan
© 2011